Globalia by Rufin Jean-Christophe

Globalia by Rufin Jean-Christophe

Author:Rufin, Jean-Christophe [Rufin, Jean-Christophe]
Language: fra
Format: epub
Tags: sf, Roman
Published: 0101-01-01T00:00:00+00:00


CHAPITRE 4

Les mafieux, d’après Fraiseur, constituaient une caste qui recrutait ses membres un peu partout, selon des critères inconnus. Pourtant, Baïkal leur trouvait à tous un vague air de famille. S’il ne provenait pas d’une parenté, peut-être était-il seulement le fruit d’un mimétisme. Quand il vit Tertullien, le mystère s’éclaircit : il était évident que ses hommes cherchaient à lui ressembler et que, faute d’y parvenir, cet effort impossible les rendait à tout le moins semblables entre eux.

Le chef mafieux se tenait dans une pièce haute de plafond, située au sommet d’une petite tour, édifiée comme un donjon au centre de la cour où ils avaient pénétré. Cette construction avait une apparence de majesté. Toutefois, un examen un peu plus approfondi montrait qu’elle était à peine mieux construite que les taudis en contrebas. Des carreaux de plâtre mal joints constituaient les murs, tandis qu’au plafond des plaques de tôle ondulée posées sur des chevrons grossièrement équarris vibraient au moindre coup de vent. Les tapis qui pouvaient, de loin, donner une impression d’opulence n’étaient que des morceaux de moquette bon marché imitant l’oriental, découpés en hâte à grands coups sinueux de cutter, tachés et râpés.

Tertullien, assis dans un fauteuil de cuir, arborait une expression navrée que la contemplation de ces misérables richesses pouvait facilement expliquer.

Il était, lui, tout à l’opposé de ce décor pompeux et frelaté. La sobriété de sa mise soulignait son élégance. Il était vêtu comme le plus soigné des Globaliens n’aurait pas rêvé l’être. Son costume bénéficiait des perfectionnements les plus récents qui concentraient les données de température, hygrométrie, convexion et procédaient à un ajustement extraordinairement précis du vêtement à chaque instant. À la ceinture, il portait un multifonction dernier cri d’un bleu turquoise particulier, lancé au début de l’année par une campagne de publicité qui avait occupé tous les écrans. Ses pieds étaient chaussés d’une paire de « Beffroy », la marque la plus en vogue, et il s’agissait à l’évidence du modèle haut de gamme.

À s’en tenir à cette enveloppe, Baïkal aurait pu se croire en présence d’un Globalien raffiné. Et pourtant, il n’eut pas le moindre doute en pénétrant dans la pièce. L’homme qui se tenait assis sur cette estrade recouverte d’affreux tapis appartenait à un autre univers. Jamais ne s’étaient posés sur Baïkal des yeux d’une telle avidité. Bien sûr, les Globaliens pouvaient manquer d’argent, convoiter en vain la plupart des objets que la publicité les incitait à désirer, imaginer une autre vie qu’ils savaient inaccessible. Mais ils luttaient dans un monde où les chocs étaient atténués et les appétits calmés, quoique imparfaitement, à l’aide de mille amuse-gueules de la consommation de masse. Aussi leurs yeux avaient-ils pris un reflet terne, un vague, un flou, une mollesse qui donnaient aux foules en Globalia un air d’hypnose collective.

Les yeux de Tertullien, eux, brillaient. Ce seul mot ne dit rien ; il peut laisser croire à un éclat modeste, naturel, humain. Ce serait une erreur. Ils brillaient avec une énergie qu’aucun autre regard ne pouvait soutenir. Ils brillaient comme un bûcher d’orgueil, de cupidité, de violence animale.



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